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Et toujours :

 

Le coup de cœur de la semaine :

À mon âge je me cache encore pour fumer, de Rayhana. Dans l’Algérie des années noires, un groupe de femmes se retrouve chaque jour au hammam. Ce monde clos est leur seul espace d’autonomie.

Alger, 1995. La caméra survole les toits de la ville. Au loin, la mer : le seul horizon de Samia, « vingt-neuf ans et demi », toujours pas mariée, la tête pleine de rêves malgré l’enfermement. Samia est une voix off, sans corps. On comprendra plus tard pourquoi. Sur une terrasse voisine, une femme, la cinquantaine, étend du linge. À l’intérieur, un homme est assis sur le lit, en pyjama. La scène qui va suivre est suggérée, entraperçue dans un coin de miroir, et pourtant d’une violence inouïe. Un viol conjugal qui, devine-t-on, se répète chaque jour. La femme se lève rapidement, la colère froide est palpable dans des gestes, sur ses traits durcis. Elle s’appelle Fatima.

Dans la rue, le corps caché par une abaya, les cheveux voilés, elle presse le pas, achète clandestinement des cigarettes et arrive dans un hammam vide. Elle se débarrasse de ses vêtements, fume avidement et s’inonde d’eau pour laver l’humiliation. Après ce moment d’épuisement, fugace et solitaire, elle ne baissera plus la tête.

Le hammam est le royaume de Fatima (magnifique Hiam Abbass). Tous les après-midi, avec Samia, masseuse, elle y accueille les femmes du quartier : jeunes ou vieilles, voilées ou non, mariées ou divorcées, musulmanes pratiquantes ou marxistes, parfois accompagnées de leurs enfants. Fatima nettoie, distribue des limonades, arbitre les disputes. Dans ce lieu clos, sanctuarisé, les femmes peuvent fumer, jurer, parler sans tabous de leur sexualité, de l’adultère, du mariage des petites filles. Très vite, au milieu des rires et des confidences triviales, la violence extérieure fait irruption. Meriem (Lina Soualem), enceinte de père inconnu et poursuivie par son frère, vient demander l’asile. Le hammam devient une citadelle assiégée.

À mon âge je me cache encore pour fumer se passe pendant les années noires, après l’arrivée au pouvoir des islamistes du Front islamique du salut (FIS). Les premières règles instaurées ont visé les femmes. La mixité a été abolie dans les écoles, les hôpitaux. Seul territoire de liberté, le hammam est soudain devenu « hram », illicite.

Comédienne connue en Algérie, exilée en 1999, Rayhana a d’abord écrit une pièce de théâtre. Le film, presque en huis clos, porte la marque de cette théâtralité. L’espace du hammam est celui de la parole, de la mise à nu des corps et des consciences. Les dialogues sont vifs, drôles, effrontés. La réalisatrice reconstitue une microsociété dans laquelle la nudité efface les barrières sociales et religieuses. Toutes différentes, parfois furieusement opposées, comme Zahia (Nassima Benchicou), la veuve d’un islamiste, et Nadia (Sarah Layssac), la divorcée en révolte, les femmes vont faire front.

Porté par une formidable distribution (Biyouna, Fadila Belkebla, Lina Soualem, Maymouna…), À mon âge je me cache encore pour fumer puise aux sources de la tragédie antique pour rappeler que, dans les périodes de régression, le corps des femmes est toujours la première cible des obscurantistes.