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Le coup de cœur de la semaine :

Autour d’une histoire de chantage à la sextape, Antoine Desrosières et ses deux actrices-coscénaristes signent une comédie échevelée portée par une tchatche d’enfer.

Un jour quelqu’un va dire peut-être, parce que du temps aura passé, qu’A genoux les gars est un des plus beaux portraits de la France de la fin des années 2010. Est-il un peu tôt pour le dire ? Oui, mais cela lui ferait sans doute plaisir : le film d’Antoine Desrosières et de ses deux comédiennes et coscénaristes, Souad Arsane et Inas Chanti, a bien ce côté-là, chercher l’époque, trouver le langage, montrer l’esprit. Ils ont fait ce film à plusieurs : lui semble bien connaître et cultiver son Rozier, par exemple, ce Jacques avec qui il partage un peu le nom des fleurs, et elles cherchent à parler comme on parle, aujourd’hui, à dire les choses comme elles viennent. Elles sont beaucoup plus jeunes que lui, et ça aide, mais si le trio semble arborer bien des différences, on croit voir qu’ils se sont trouvés : l’impression, et ce n’est pas rien, que ces trois-là (avec d’autres) font ensemble le même film, de bout en bout. Le même film au langage cru, autour d’histoires d’amour ou de cul, inscrit dans des rapports de violence (mais on appelle ça le quotidien), sur des lieux à la mauvaise réputation (on dit la banlieue).

«Portrait», c’est sûr, au moins celui de ces deux filles qui parlent et qui intriguent, et des garçons (joués par Sidi Mejai et Mehdi Dahmane) qui croyaient les avoir. «De la France» peut-être, pour le pays ou pour le cinéma – ils sont dans un sale état, autant le dire – cinéma français qui n’aime que les histoires d’amour, et qui y trouvera ici son compte : ou plutôt, on le lui réglera, puisque tout ce qu’il n’ose jamais dire s’est engouffré ici, d’un coup. «Années 2010», même si les chansons sont des années 60 (d’un yé-yé anti-macho et oublié), même si les personnages sont du futur (mais le futur n’habite pas loin de chez vous).

Autodéfense

Alors, c’est une comédie adolescente, donc cruelle : Rim et Yasmina sont sœurs. La première a un mec, Majid, dont le meilleur ami, Salim, sort avec la seconde après une rencontre arrangée dans un kebab. Mais ce quatuor idéal vacille quand Rim part en voyage scolaire (à Auschwitz, mis ici pour dire ailleurs), laissant Yasmina aux mains des deux autres, qui lui extorquent une pipe en la manipulant. Salim, diabolique sous ses airs de débile léger, a filmé la scène et garantit qu’elle garde le silence avec sa sœur en la faisant chanter, tout en exerçant sur elle, par la contrainte, son immature obsession du sexe oral. Si cela n’a pas l’air très drôle, c’est qu’il y manque le principal, qui est tout le discours : cette situation de départ est immédiatement l’objet de dialogues, négociations, confidences et dissimulations diverses entre les quatre personnages – bref, de pourparlers infinis, composés de mille strates et cernés de mille dangers, où s’exprime en roue libre, à peine canalisé par un montage qui semble en suivre les épisodes, tout un art du langage fleuri, inventif, rusé et roué : toute la vérité du faux et du vrai sans cesse mis ensemble.

Du grand flot de ce discours, rarement entendu à cet endroit (le sien), qui a ses règles et sa rhétorique, tout le discours sentimental et sexuel à la fois si actuel et si ancien, émergent quelques vérités bien envoyées, comme l’air de rien et à partir d’un cas concret : le scénario de base, établi «d’après un témoignage», et à partir duquel la parole des filles et celle du film peuvent broder toute une analyse d’autodéfense, ainsi qu’une stratégie de contre-attaque. C’est le cas d’une contrainte à visage anodin, normal, et qui donne lieu à une vive et explosive résistance de la part de Yasmina et de Rim, résistance qui passe avant tout par la parole, et surtout par le second degré. Ces vérités stratégiques, quelles sont-elles ? Stratégiques car le film ne se permet jamais de dézoomer, de sortir des coordonnées du problème de départ ou des conditions du récit, pour produire soudain, par la mise en scène, un autre discours que celui au sein duquel Yasmina et Rim sont prises, et où elles combattent ; pour dire une autre vérité qui serait donc la vérité sur elles et sur ce qui leur arrive, et qui serait par exemple plus grave, ou moins grave, qu’elles ne pensent.

Improvisation

Il fait bien : ses personnages féminins, aidées de ses actrices, savent bien la dire d’elles-mêmes, sur elles-mêmes. Que disent-elles, entre deux éclats de rire ou de larmes ? Elles congédient ou subvertissent tous les mots qui n’ont pas de sens immédiatement utilisable, dans les limites de la situation : ainsi le «consentement», qui souvent préside à la pensée légaliste sur ce sujet, est un mot très vite inutilisable, dans un rapport de force entre adolescents qui passe par la persuasion puis par le chantage (par la parole). Ou encore le «plaisir» que Yasmina peut prendre (c’est-à-dire voler, puisqu’il lui est interdit : se l’approprier) dans telle situation contrainte, et qui la désignerait évidemment comme une salope, devra être ou bien honteux et caché ou bien assumé par ailleurs, une bonne fois pour toutes, et dans de meilleures conditions.

Tout cela, entre autres prises de position, est l’objet d’une attention précise par celles et celui qui font le film. Ils savent ce qu’ils disent et ce qu’ils font, et peuvent donc s’en réjouir sans en proposer une leçon ni une pédagogie.

C’est cette précision (sans aller jusqu’à dire : cette morale, car ce serait ici contre-productif), alliée à l’improvisation la plus déchaînée et à une forme assez ouverte pour être capable de tout entendre, donc de tout faire entendre, qui fait d’A genoux les gars le contraire du délétère, le contraire de la France de la fin des années 2010, ou le beau portrait de ce contraire.