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Le coup de cœur de la semaine :

Le Japonais Ayumu Watanabe se libère du film de commande et signe une sidérante fable écolo-mystique, adaptée d’un manga, où images analogiques et numériques fusionnent.

L’origine du monde. C’est modestement ce qui se dévoile, devant nos yeux écarquillés, au terme des Enfants de la mer. Une fable écolo-holistique déguisée en voyage métaphysique, un film d’animation tiraillé entre le bouillonnement et la contemplation. Le cheminement du long métrage d’Ayumu Watanabe se confond avec celui de Ruka, jeune fille en rupture de ban avec les adolescentes de son âge qui se prépare à passer des vacances d’été pourries après avoir été renvoyée de son équipe de handball pour un geste trop brusque. La faute à la colère, au désespoir ou à une grosse averse, elle rend visite à son père, employé dans un aquarium.

Au hasard d’une déambulation dans les entrailles du bâtiment, elle tombe nez à nez avec un garçon immergé dans un bassin pour une durée impossiblement longue. Apparition lumineuse où l’adolescent nommé Umi nage comme un ange qui descendrait sur Terre. Seule une vitre le sépare de Ruka, ridicule frontière vers un outre-monde océanique dans lequel la jeune fille va se laisser immerger à mesure qu’elle se rapproche d’Umi et de son jumeau farouche, Sora. Deux enfants monstrueux, élevés parmi les lamantins comme d’autres le furent par des loups. Deux interprétations autour du mythe de la sirène qui concentrent l’attention d’une petite communauté scientifique persuadés qu’Umi et Sora (dont les prénoms signifient «mer» et «ciel») sont la clé de découvertes fabuleuses. Postée à la lisière entre la terre et la mer, entre le monde des vivants et le territoire des morts, Ruka vibre sur la même fréquence qu’Umi et Sora. Seuls à entendre la petite musique des océans, à assister à l’évaporation de poissons en flashs de lumières iridescentes et à la chute d’une météorite.

En quittant la terre ferme, le film d’Ayumu Watanabe laisse aussi derrière lui les rivages de la normalité de l’animation japonaise. Dans un secteur obsédé par la conquête du grand public, les Enfants de la mer s’abandonne à un mouvement ondulatoire proche des vagues qu’il représente partout à l’écran. Tandis que Ruka s’éveille à une nouvelle perception du monde, les plans s’étirent en longueur, éteignant les dialogues, puis les monologues intérieurs de l’adolescente. Un travail d’épure qui va jusqu’à escamoter ses personnages de certains plans entièrement dévorés par la nature.

Quand l’animation s’enferme trop souvent dans la stérilité d’un monde de lignes parfaites, les Enfants de la mer enchante par sa façon de questionner la place du trait effectué à la main, riche et vibrant. Sans pouvoir se priver des outils numériques, le film de Watanabe perce ce qui faisait le cœur du formidable manga de Daisuke Igarashi, qu’il adapte : son goût pour la mise en images de l’invisible. Un travail qui s’effectue d’abord en creux, en plongeant le spectateur dans un état d’alanguissement total. Jusqu’à ce que le film atteigne son dernier tiers, amorcé par cette phrase lancée à Ruka mais qui nous est évidemment adressée : «Est-ce que tu tiendras jusqu’au bout sans détourner les yeux ?» A l’écran se déchaîne alors une tempête graphique, un maelström fou où ciel et mer entament une danse nuptiale d’une vingtaine de minutes. Tunnel psychédélique qui saute de l’amibe au galactique, du particulier à l’universel, tandis que numérique et analogique se fondent l’un dans l’autre pour remuer la soupe primordiale où naissent les étoiles et les océans. Sidérant trip qui vient conclure un film syncrétique qui dévore les folklores mondiaux pour accoucher du monde. On aura assisté, au passage, à l’affirmation d’un cinéaste qui, après des années passées en travail commandé, sait laisser une place au regard.